Chapitres 5,
REEXPOSITION LAMBEAUX.

A.5. le symposium.

A midi, l'on s'en alla gaiement engloutir le graillon.
La cantine municipale avait été pour l'occasion débaptisée et portait un écriteau sur lequel était inscrit en lettres de feutre rouge: `Restaurang le Koskenkorva'. Avec en dessous en lettres de feutre vert plus petites: `Bienvenue à nos chers Amis Congressistes' et encore plus bas, en lettres minuscules de feutre bleu: `Cantine municipale'. On devinait l'attention délicate de la chère secrétaire...
Le menu était l'habituel brouillis du jour (carottes râpées, hareng fumé, pommes de terre bouillies, soupe de baies sauvages au lait) mais amélioré (boisson: lait ou jus de fruit, petits biscuits au dessert et café avec deux sucres). Tout le monde apprécia, sauf Petitecharnière le Pété.
Pour se remettre en train on visita l'École de Musique du lieu, de haut en bas. Le directeur fit les honneurs et insista pour qu'on n'oubliât rien. Même les toilettes dans lesquelles chacun, à tour de rôle, pénétra avec mission de tirer la chasse pour voir si elle fonctionnait bien. Ils y perdirent D. KonÝr que Kikka enferma malgré ses protestations indignées dans les chiottes du troisième étage. Son sonotone n'étant toujours pas réparé, personne n'entendit ses cris. Pendant qu'on le cherchait, Petitrouduc la Canonnière en profita pour rajouter des moustaches au portrait du directeur qui trônait sur le mur du hall d'entrée. Puis ils rejoignirent Idéalstandart qui connaissait déjà tout çà et les attendait avec trépignante impatience.
A quinze heures précises (sic et hic) les travaux reprenaient.
Et chacun, qui dans son acoustique cornet, qui dans son photographeur, qui derrière sa rouge serviette de cuir, qui derrière son écran 800x600, qui accroupi sous la table, entreprit de faire une petite sieste réparatrice des émois passées.
Ainsi tous dormirent et personne n'entendit ce qu'ils se hurlèrent successivement, isolément, mutuellement et haineusement lors de leurs interventions respectives qui, à défaut d'être originales, pompaient hardiment les lectures sournoises et huniversitaires de prédécesseurs qui - eux-mêmes - tout aussi sournoisement et hapocryphement avaient fait leur miel thésard de plagiats incongrus et mal digérés de citations anonymes issues d'obscurs libelles antérieurs. Tous étaient puyts de scyence, la teste fourrée ras le front de références sorbonniciennes, tous appartenaient à une Haute-École, sou(l)s-sémiologues, saints-sémanticiens, choquant-shenkériens, hilarants-hitlériens, nymphettes-nymphomanes, roulant en Martenot, Suzuki, Yamaha, Torniol-Valcrose, Orff, Jean Genêt, Isidore Isou, Félicien Marteau et Pères Ubu. Emplis d'une moelle qui, à défaut d'être substantificque, trimballait ses prions diplômés de sorbonnâstres universels. Tous écrivaient non poinct pour contribuer à la Science Planétaire, mais dans l'attente de l'édition et la parution des actes délictueux du symposium. Voir leur patronyme estampillé sur un libelle que personne ne lirait jamais. Sinon les participants dans la délectation morose de la relecture de leur seule contribution. Devenue originale par le fait de l'impression en livre ouvert. Oubliés les pompages vicieux . Appropriées les citations verbeuses. Écrasés les prédécesseurs présomptueux. L'Autorité, c'était EUX maintenant. La tête haute. Le mépris souverain.
Ponctuellement, dès que l'un avait fini, Bienvenue Talohoni sonnait le grelot et Gustaf Waasa foutaillait vicieusement de grands coups de savate en traître dans les pattes de leurs socles culiers en vue de les réveillonner pour la discussion obligatoire qui garnissait chaque intervention. Pour aller plus vite, ils décidèrent que la discussion se ferait en dégoisant tous ensemble, et pendant trois minutes maximum. Celui qui bafouillerait le dernier aurait un gage. Bien entendu c'était toujours D. KonÝr qui était le plus interminable. Après chaque discussion, il y avait cinq minutes de récréation avec café (thé pour Petit-Paul); Puis on recommençait la sieste en changeant l'orateur usagé.
Seul peut-être, Gustaf Waasa s'amusait beaucoup. Il y a longtemps, dans son pays d'origine, qu'on aurait coupé la tête à tout ce monde là pour tentative de corruption du peuple et communisme notoire. Il était content d'avoir tant vécu pour voir çà. Quand la Suécie sera totalement métissée, il se promettait de faire voter une loi pour foutre tout ces corniauds réactionnaires au trou à cons.
A cinq heures, on leva la séance. Tout le monde avait parlé, personne n'avait rien entendu. Cela n'avait aucune importance, la Chère Secrétaire sortit alors les Actes du Symposium qu'Idéalstandart avait eu la prudence de préparer longtemps à l'avance. Comme tous étaient pressés d'en finir et d'aller picoler, on le vota et le signa sans le lire et Bienvenue le remit à Gustaf qui était chargé de le restituer à la Presse Spécialisée qui attendait dans la salle voisine.
La conférence de presse fut d'une haute tenue. Au fond de la salle, du Champagne de Chézy-en-Gallicie attendait dans les seaux à glace, et chacun craignait qu'il ne se réchauffât. On alla donc à l'essentiel. On chargea Valinn Tatalo de répondre aux questions des journaleux et comme personne ne comprenait rien à son accent pourri de Dane, cela ne dura guère longtemps.
Idéalstandart remercia les contributeurs à la cause klanisque (sous-section de M.A.L. U.R.I.N.E.R.) et koskenkorvesque et invita la Noble Assemblée à aller se réfléchir les méninges autour d'un verre.
Le XXIIème Symposium était mort, vive le XXIIIème...
Tout le monde se leva et le brouhaha atteignit son apogée.

     Et dans la salle vide et glacée, à la lumière d'une bougie flageolante, la famille Waasa pénétra alors avec componction et méfiance.
     En ordre parfait, le plus petit devant, puis par rang de taille, entrèrent les marmots Waasa.
     Lavés de frais et fleurant bon l'encens et la cannelle.
     Leurs cheveux décrêpés et teints reproduisaient des scènes familières de la vie profonde de Suécie.
     L'un portait comme le Sainct-Sépulcre sur son crâne, un habile bombage qui reproduisait le drapeau national.      L'autre étalait une carte du pays avec les principales villes et des étiquettes pendouillaient indiquant leur nombre respectif d'habitants. D' autres encore avaient la coiffe taillée en forme d'instruments nationaux-folkloriques. La plus grande trimballait des bougies de Santa-Lucia allumées et la cire qui dégoulinait dans son cou traçait de longs sillons de souffrance endiguée. Vêtue de bleu et de jaune, l'allégorie se déplaçait en silence. Juste un peu raide. Comme gênée aux entournures. Ventre en avant et pieds en dedans.
     Les 13 mioches se componctaient avec religion. Madame Waasa, soi-même, déplaçait ses deux cent cinquante livres avec une tendresse huileuse et recueillie. Le pépé et la mémé suivaient en bavochant et brimbelochant de la boîte à idée.
     En silence et respect, ils s'installèrent aux places laissées vacuites par les fesses congressistes supérieures.
     Et quand le dernier grincement eut disparu, noble, compassé mais droit comme une érection majeure, Gustaf entra.
     Il était vêtu d'un frac vert (luisant) antédiluvien et avait mis ses pantoufles de vair (missel.) Son nez superbe et généreux s'ornait d'un lorgnon de marine impériale. Son crâne était couvert d'un bonnet de nuit fleuri d'hyperbole de lait.
     Il atteignit l'estrade, y sauta légèrement, s'approcha du micro et sa voix chaude et enveloppante remua les entrailles de l'assistance attentive, foule compacte et frémissante.
Ainsi parla-t-il:

« La révolution d'Heikki Koskenkorva, dit `le Professori', est à la fois simple et complexe.
Il fut frappé par le parti pris de Claude Monet de déplacer le sujet principal, du centre du tableau vers son bord.
En musique objet et sujet existent également.
L'objet c'est l'œuvre. Le sujet, le thème, le motif ou la cellule génératrice, comme chez Cybélia.
Monet était un novateur.
Mais pas assez radical.
Tout juste rose en-hors et blanc en-dans.
Le tableau-meissonnier, très peu pour lui. Il appartenait à une lignée d'artisses im-Moreau. Fallait mettre à bas l'infâme Delacroix. Et les coraux, très peu pour lui.

D'abord, en peinture comme en musique, il ne fallait pas se contenter de placer le sujet principal au second plan, mais on devait le supprimer.

Complètement.

Et donc faire disparaître de l'œuvre zizicale ces vieilles badernes de mélos et de pathos.

Et s'enfuir des références au temps.
Musical ou non.
Anticiper sur Jankélévitch. Le temps n'existe pas en soi. Il faut faire que l'œuvre zizicale n'y soit plus rattachée.

Et puis tendre vers une polydimensionnalité qui aspire peu à peu au cosmique. L'apprivoise. L'interpénètre.
Alors, par une spirale infinie, l'œuvre devient cosmique elle-aussi.
Elle se quitte elle-même, comme elle a su se défaire de ses oripeaux esthétisants.
Plus de tension aucune. Le refus de la résolution. Seule peut-être, la tierce suspendue peut rester.

Par exemple.

Où même le son pur !

Car le temps ramené a son niveau le plus bas permet seul de rejoindre l'infini.

C'est à cet instant que Heikki comprend qu'il faut aller plus loin encore.
Qu'il n'a même plus besoin de l'œuvre !

Il n'y a plus de sujet. Plus d'objet non plus. Et même plus d'œuvre. Plus rien que le vide, c'est à dire le tout... l'infini... le plein...

L'œuvre n'est alors plus nécessaire.

L'œuvre à créer, c'est la vie.

Dans la vie.

Dans sa vie.

La vie rêvée qu'il faut maintenant réaliser.
Et dans l'œuvre, c'est à dire dans la vie, Heikki allait au-devant de lui-même.
A la recherche de soi.
Au risque de se perdre.
De se perdre en son oeuvre même.
De s'annihiler en sa vie même.
De se dissoudre en sa création propre.
Chaque jour un peu plus.
Chaque note qu'il écrivait était enrichie d'un petit peu de lui-même.
Chaque note qu'il écrivait l'appauvrissait un peu plus.
Et chaque note, chaque phrase dont il se séparait le rapprochait de l'essence même de son être, l'intégrait à l'univers prêt à l'absorber, molécule infinitésimale et pourtant prête à le féconder, à s'y répandre, à l'investir en ses moindres recoins. Intégrée et intégrante à la fois. Tout et partie simultanément.
 Si l'infini cosmique peut t'appartenir aussi facilement, alors qu'en est-il du petit monde limité qui t'entoure. Fais-le tien. Possède le. Investis le.
Ignore le reste. Tout le reste.
Vis..."

     Ainsi parla Gustaf Waasa l'émigré. Le méprisé.

     Et dans la salle tous pleuraient.
     Les 13 enfants, la mère, le pépé et la mémé.
     Et le public plus vaste encore qui n'avait cessé d'investir le lieu peu à peu. Et qui maintenant était si nombreux qu'il en obscurcissait l'horizon.
     On y voyait côte à côte le vieil ashkénaze échappé des pogroms, le kanak chevelu et le black panther, des paysans éthiopiens affamés, un couple de palestiniens chassé de sa terre et qui voit sa maison détruite par une Charogne postnazique, des enfants libanais accrochés à la main d'un musicien chinois-chilien sans mains, trois arméniens ensanglantés qui consolent un petit biafrais décharné et un Ruandais sans tête ni bras ni jambes, et d'autres encore, du Tchétchène et l'Iranien en passant par le Bosniaque, l'Irlandais et l'Irakien, et toutes les victimes passées et à venir que je n'ai pas la place de citer ici, comme ces égarés venus d'un bateau vietnamien à la dérive, où cette jeune cambodgienne muette et aveugle, ce tatar insolent mais nu et cet évêque zoulou. Et tout ceux qui, portant sur leur dos toute l'injustice et la misère du monde des afriques pétrolisées, des amériques du Sud bananisées, des asies appauvrisées, des australasies exterminées, des europes fricisées, de tous les affamisés, me pardonneront de ne pas les avoir reconnus et cités ...

B.5.a interlude, lamentation de la Pleureuse.

Il semble qu'en 1938, Heikki Koskenkorva soit repassé dans son village de Carolie de l'Est. La guerre se prépare, la grande tourmente au cours de laquelle on perdra définitivement sa trace. Andreï Volkov a eu l'occasion d'interroger les rares habitants qui ont survécu à la destruction générale, à l'exil ou à la déportation. Aucun témoignage précis n'est venu corroborer la présence réelle du Grand-Homme et personne ne se souvient précisément de son passage. Aussi oublierons nous charitablement les noires conneries de Kikka Nemo (in « Le retour et la mort d'Heikki Koskenkorva. » Carolfors: 1852) et les imbécillités de Petit-Paul Petitoutpetit la Soupière (in « La vérité vraie sur la fin de la vie d'Heikki Koskenkorva. » Paris: 1962) tout comme nous oublierons le livre de Iégor Troudenkopf (« La geste d'Heikki: mort et résurrection du Petit-Fils de l'Homme. » Logaga: 1961 - vendu avec un cierge une icône et un verre de pontikka).

Et pourtant, comment ne pas citer le témoignage qui suit:

Le présent enregistrement est dû à la célèbre tapineuse-pleureuse Suru Putkimies, alors âgée de 105 ans tapés (Archives de la Cacadémie Cybélia).

Il est parti ô mon petit
Il s'en est allé le tout beau,
Heikki, mon enfant, mon Kiki,
O Héros, ô fils de Héros,

Ô Toi le messager des dieux
Celui qui porte les courriers,
Ton dard est mélodieux
Et l'infini t'a absorbié

Heikki qui joue le kantélé
Barde de notre destinée
O toi qui t'en est envolé
En notre chœur tu es resté.

Il s'en est allé le baby,
Mon tout petit s'en est parti
Au gré des flots de son destin,
Dans l'écume noire de nos jours vains.

(Traduction de Marguerite Rencaryour in « Blues des lacs et des forêts » Prix de l'Akka, Éditions Boréales, rue du Docteur de Première Classe Malet; Paris 1956.)