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Direction d'orchestre

Dans le journal de Besançon, du 10/11 septembre 1960, un innocent journaliste interroge Henri-Claude Fantapié sur ses préférences en ce qui concerne les oeuvres imposées dans le concert final du Concours de Besançon :
:
" - Borodine ou Johan Strauss ?
- Moi, vous savez, je préfère la musique de chambre !"
Car telle était bien une philosophie qui réapparaît maintenant...


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(Entretien de Claudius Lenicius avec le Professeur Heikki Koskenkorva, de l'Université de Carolie - Août 2010)
CL - Professeur, que peut-on dire des activités (je n'ose pas utiliser le terme de "carrière") de chef d'orchestre d'HCF ?
HK - Vous avez raison d'employer ce terme d'"activité", bien que les périodes d'inactivité auraient tout aussi bien pu faire l'objet de votre interrogation.
CL - Soyez plus précis.
HK - Voilà. HCF a tôt décidé de devenir chef d'orchestre. Ses professeurs avaient une grande confiance en ses capacités. Marc-César Scotto, d'abord, Eugène Bigot ensuite. Quant à Igor Markevitch, qu'il fréquenta peu, il lui demanda abruptement de tout quitter pour devenir son assistant. Au Concours de Besançon, Eduardo Toldra lui dit "toute son admiration" et un autre membre du jury le compara à ... Furtwängler. Mais voilà, à cette époque l'orchestre symphonique ne l'intéressait pas. Il préférait l'orchestre de chambre, ou plutôt l'orchestre Mozart. Eugène Bigot en était un peu désolé, considérant qu'une telle formule n'était viable que s'il parvenait à épouser "une riche héritière américaine", denrée fort rare qui ne se présenta d'ailleurs pas, et qu'il ne chercha pas non plus. Le résultat fut que les activités de chef d'orchestre d'HCF peuvent être représentées comme un patchwork de dentelle du Puy dans laquelle, bien qu'artistiquement tracés, les trous furent aussi importants que les pleins. Je dis patchwork, car la variété des interventions directoriales d'HCF est remarquable. Il dirigea des ensembles qui allaient de 5 à 2000 musicien, devant des publics allant de 20 à 15000 auditeurs, des amateurs et des professionnels (parfois ensemble), son "répertoire" part de la musique du Moyen-âge, aboutit à la participation à des concerts mixtes (comme avec Georges Brassens ou Raymond Devos), à des happenings, à de la musique de rue, à des créations d'avant-garde (par contre, s'il a participé à des événements festifs, il ne se rappelle pas avoir jamais fait de la musique de salon). Pour couronner le tout, on peut affirmer sans crainte que, lui qui fut longtemps trésorier puis secrétaire général du Syndicat National des Chefs d'Orchestre (S.N.A.C.O.C.A.M.) est probablement un des chefs qui a le moins gagné d'argent parmi ceux qui ont donné le plus de concerts. Si on considère que, par deux fois, des agents de concert indélicats sont partis avec la caisse à l'issue d'une tournée des Solistes de Paris (ils manquaient d'ambition financière), le bilan est encore plus négatif, puisqu'il a dû ensuite pallier lui-même ces défaillances.
CL - Quel est son répertoire favori ?
HK - Bien qu'il ait l'habitude de dire que "les œuvres que j'aime à entendre ne sont pas forcément celles qui me donnent envie de les diriger - et réciproquement", je ne rentrerai pas dans ces ratiocinations qui ne m'étonnent d'ailleurs pas de sa part. Son goût a bien évidemment évolué au cours de sa vie mais certaines constantes demeurent. Ainsi, en sa prime jeunesse, il s'était fixé de diriger un jour (entre autres) :

·        Janacek : Concertino pour piano et 6 instruments
·        Wiéner : Concerto franco-américain
·        Villa-Lobos : Bachiana brasileira 5
·        Mahler : Kindertotenlieder et Le chant de la terre
·        Schumann : Symphonie n°4 (pour quelqu'un qui n'aime guère l'oeuvre symphonique de ce compositeur, c'est un exploit !)
·        Hohvaness : Mysterious mountain
·        Ives : Unanswered question

Par contre, la Symphonie du Nouveau Monde de Dvorak qui le faisait frissonner à douze ans ne lui donna aucune envie de la diriger, contrairement aux Danses slaves ou au Concerto pour violoncelle.
Debussy, Roussel, Ravel, vinrent plus tard, contrairement aux musiciens français du XXe siècle, tels Saint-Saëns, Chausson, Honegger, Jolivet, Milhaud, Ibert, Kœchlin, Jaubert.
A vingt ans, il dirigeait surtout ces derniers, auxquels se rajoutait un fonds de commerce composé de Bach, Haydn et Mozart pour les concerts d’orchestre de chambre et Mozart, Beethoven, Brahms et Tchaïkovski en symphonique. Suivit une longue période ou dominaient les œuvres de Vivaldi et autres Baroques italiens, Haydn et Mozart (avec les Solistes de Paris). C’est à  partir des années quatre-vingt, après les Solistes de Paris, que son répertoire va véritablement s’élargir. Créations contemporaines, musique française oubliée de l’entre-deux guerres, compositeurs de l’Europe du nord, œuvres de ses élèves de composition les plus doués, opéras. L’existence de la Jeune Philharmonie qu’il a créée et qu’il dirige lui permet de programmer presque à son goût, avec une formation qui, bien que limitée techniquement, permet des choix esthétiques impossibles à présenter dans un cadre purement commercial.

CL – Et à propos des solistes ?

HK – La question est vaste et HCF aime les solistes tout en s’en méfiant. Son expérience fait (et peut-être ici faut-il voir l’influence de son maître Eugène Bigot qui fut à la fois un remarquable accompagnateur, respectueux des solistes qu’il accompagnait et une personne exigeante qui n’était pas prête à céder à tous leurs caprices) qu’il a toujours eu une liste de solistes favoris et qu'il a souvent détesté devoir travailler avec les stars du violon ou du piano qu’il devait « accompagner », même si un certain nombre d’expériences furent évidemment enrichissantes en sa jeunesse. Parmi ses solistes favoris, on ne trouve (plus) aucun « grand » nom et si on insiste pour qu'il en donne au moins un, il n’hésite pas longtemps et parle de l’accordéoniste Marcel Azzola comme de celui qu’il considère comme l'un des plus musiciens qu'il ait rencontrés.

CL – Pour terminer, j’aimerais que vous me parliez de ses qualités et défauts.

HK – HCF aime à dire qu’il n'a pas l'oreille d'Eugène Bigot, le sens rythmique de Leonard Berntein, la mémoire de Nello Santi, les qualités d'instrumentiste de Barenboïm, le perfectionnisme de Truc, ni le caractère entier de Toscanini, la fougue dionysiaque et bordélique de Münch, le sens de la comédie de Karajan, la chevelure de Muti, le goût de l'argent, du pouvoir et de la gloire de Beaucoup. Par contre, les musiciens avec lesquels il a travaillé louent son sens du phrasé, les qualités sonores du son qu'il obtient (notamment des cordes) par son geste et les qualités expressives de son « bras », la simplicité de ses rapports avec eux, son sens du style et du tempo quand il dirige Mozart, Brahms, Beethoven, Brahms, Ravel, Poulenc et les compositeurs apprécient généralement sa direction de premières auditions de leurs oeuvres, pourtant sans référence préalable pour les interprètes.

CL – Est-ce bien suffisant ?

HK – Je ne sais pas, mais j'en doute !